2002 – 2027 :  Retour sur l’ascension du Front national

L’évolution du Front national devenu Rassemblement national entre 2002 et 2027 en France
Il y a vingt-cinq ans, l’irruption du Front national au second tour bouleversait la France. Aujourd’hui, son héritier politique s’inscrit durablement dans le jeu démocratique. Photo d'illustration
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En 2002, la France descendait dans la rue. Vingt-cinq ans plus tard, le Rassemblement national s’impose comme une force politique majeure. Retour sur une ascension qui a changé le pays.

L’élection présidentielle de 2027 verra très probablement le Rassemblement national (RN) accéder au second tour comme ce fût le cas en 2022 et en 2017 sans que cela maintenant ne provoque plus les mêmes réactions constatées en 2002 quand Jean-Marie LEPEN amenait le Front national à la finale présidentielle.

2002 : le choc politique qui bouleverse la France

Le choc avait été rude. « Le Pen, Facho ! Le peuple aura ta peau ! », tel avait été le mot d’ordre dans les innombrables manifestations éclatant dans la France de 2002 entre les deux tours de l’élection présidentielle. Relayé dans tous les secteurs de la société civile, des enseignants aux employés du tertiaire prolétarisé, en passant par les cadres supérieurs du secteur privé, le slogan « anti Front » aura mis toute la France à l’unisson en la transformant en camp de rééducation géant. Une fièvre émotionnelle s’était totalement emparée non seulement du pays, mais aussi de la presse internationale, pour laquelle l’arrivée pour la première fois du FN au second tour nous replongeait au début des années 30 à la veille de l’accession d’Hitler au pouvoir.

Le rôle stratégique de François Mitterrand dans la médiatisation du FN

Comment en étions-nous arrivés là ? N’ayant rien vu venir et se trouvant dans un état d’hébétude avancé, les analystes politiques de l’époque exploraient toutes les hypothèses pour comprendre comment la catastrophe avait pu se produire. Outre une montée du racisme dans l’esprit des français, les explications produites furent multiples. C’était sans doute la faute des abstentionnistes décrits alors comme des irresponsables préférant profiter d’un week-end ensoleillé plutôt que d’aller voter.

C’était aussi peut-être le résultat de la stratégie ratée de Mitterrand qui avait voulu donner une visibilité médiatique au FN pour nuire au Rassemblement pour la République (RPR). Représentant une lueur d’espoir pour une frange, initialement marginale, mais grandissante, de l’électorat français dans les années 70, le FN a effectivement connu une ascension fulgurante dans les années 80 après la première apparition de son leader, Jean-Marie Le Pen, en février 1984 dans une émission politique du service public « L’heure de vérité » à une heure de grande écoute. Le président Mitterrand dont le début de premier septennat avait beaucoup déçu voulait freiner le RPR. Il a ainsi ordonné à la direction du service public d’inviter sur ses plateaux un Jean-Marie Le Pen, alors peu connu. Le grand public découvrît à cette occasion un homme politique cultivé, un grand orateur maniant avec brio la langue française et l’humour et parant magistralement les attaques de ses contradicteurs. La minute de silence qu’il fit, debout, sur le plateau en mémoire des victimes du goulag soviétique fût d’ailleurs un véritable coup d’éclat faisant exploser le nombre des adhésions dans les semaines qui suivirent.

Rappelons qu’à cette période, le gouvernement du premier ministre socialiste alors en exercice, Pierre Maurois, comptait en son sein quatre ministres issus du parti communiste français (PCF). Considéré jusqu’alors comme un groupuscule sans réel consistance, le FN fut alors perçu par le monde politique comme une menace, car il était en mesure d’attirer à lui des électeurs des classes populaires déçus par le retour de la gauche au pouvoir en 1981. De leur côté, les électeurs de la droite dite « de gouvernement » pressentaient de plus en plus l’incohérence entre des promesses de fermeté en matière d’immigration et de sécurité et les actes une fois la droite chiraquienne arrivée au pouvoir. À ce titre, il convient de rappeler que Jacques Chirac, premier ministre du Président Giscard d’Estaing a été l’homme politique ayant instauré le regroupement familial en 1976. Pourtant, le parti qu’il créa ensuite, le Rassemblement pour la République afficha la maîtrise de l’immigration comme l’un des points majeurs de son programme. Il y a là un savoureux paradoxe que les électeurs de droite ont lentement, mais sûrement remarqué puisque d’élections législatives en élections présidentielles durant la deuxième moitié des années 80 et la décennie 90, le FN s’est imposé comme la troisième force politique après le parti socialiste (PS) et le bloc centre droit représenté par le RPR et l’Union démocratique française (UDF). Au résultat, s’inscrivant dans une dynamique constante, le FN accédait au second tour de l’élection présidentielle à l’aube des années 2000 pour la première fois de son histoire et trente ans après sa création. Une première digue était tombée. Un front dit « républicain » alors s’érigea de l’extrême gauche jusqu’aux autres mouvements de droite pour faire barrage à un parti considéré comme xénophobe et, horresco referens, anti républicain. La France connut alors un entre-deux tours frénétique faisant de Le Pen l’homme à abattre.

Immigration, identité : les thèmes centraux du programme du FN

Un observateur étranger, de passage en France à ce moment exceptionnel de l’histoire de la 5 ème République aurait pu légitimement s’interroger sur les mécanismes et les ressorts de ce phénomène politique. Que reprochait-t-on précisément au Front national et surtout à son leader ? La fin de l’immigration massive et incontrôlée était alors le point majeur de son programme qui faisait de l’identité française ainsi que du maintien de ses mœurs, de ses coutumes et de son art de vivre un axe central de son offre électorale. Cela se traduisait par l’assimilation des populations immigrées, plutôt que l’intégration ou l’inclusion. A y regarder de plus près, il y avait cependant comme une impression de dissonance cognitive entre le message « antifasciste » martelé à longueur de journée en cette fin d’avril 2002 et le visage apeuré de Bernadette Chirac devant la foule fêtant la victoire de son mari pour un second mandat présidentiel. Des drapeaux marocains et algériens étaient en effet brandis dans la foule massée place de la République pour acclamer et se rassurer de la victoire de Jacques Chirac. Madame Chirac ne devait pas être habituée à ce type d’environnement, d’où sa grande surprise se matérialisant par son visage crispé et son air ahuri.

Pourquoi, cette foule brandissait des drapeaux qui n’étaient pas celui de la France ? On ne voit pas de drapeaux français à l’étranger lors de la proclamation de résultats électoraux, et ce, encore moins au Maghreb. Il paraît alors légitime de s’interroger sur la motivation des personnes rassemblées en ce soir de victoire de Jacques Chirac à brandir ces drapeaux du Maghreb. C’est de ce point précis que venait cette dissonance cognitive. En dépit du narratif officiel, cette image illustrait très justement ce que dénonçait le FN.

1984 – 2027 : des prédictions politiques devenues débat public

Or, près d’un quart de siècle après 2002, il est intéressant de revenir sur ce qu’avait dit Jean-Marie LEPEN et de le comparer avec la situation de la France. Avec plusieurs décennies de recul, sa fameuse « Heure de vérité » diffusée en 1984 pourrait apparaître aujourd’hui comme un exercice divinatoire incroyablement réussi. Le Pen avait prédit les difficultés la longue liste des émeutes à répétition dans les banlieues pudiquement qualifiées de « quartiers sensibles» ou de «quartiers populaires». Il avait prédit aussi les multiples atteintes à la laïcité républicaine. L’affaire des foulards au collège de Creil de 1989 n’en était qu’un signe annonciateur. Depuis, il y a même eu un prêtre et deux professeur égorgés, ramenant la France aux moments les plus terribles des guerres de religion de manière inédite depuis le XVIème siècle.

A une époque où les langues se délient face au délitement du pays, on se souvient presque amusé de Bernard Tapie, le flamboyant homme d’affaires égaré en politique. Il avait fait de la lutte contre Le Pen et le FN un point central de son combat idéologique allant même jusqu’à affirmer que : « Le Pen étant un salaud, ses électeurs étaient forcément eux-mêmes des salauds». Un débat télévisé opposant Le Pen et Tapie est ainsi resté dans les annales de l’audiovisuel français avec un Bernard Tapie présenté par le monde journalistique de l’époque comme le héros de la lutte antifasciste. Quelques années plus tard, ce même monde journalistique le décrira d’ailleurs, comme un escroc patenté et un salaud lorsqu’il sera emporté dans la tourmente de déboires judiciaires l’amenant même à effectuer une peine d’un an de prison ferme. Or, interrogé sur cette célèbre passe d’armes politique, son propre fils, Laurent Tapie faisait en 2023 sur le plateau d’Eric Morillot dans l’émission «Les Incorrectibles » une confession fracassante : « sur le fond, c’est Le Pen qui avait raison ».

Quand les anciens opposants valident certains constats

Cet aveu, qui grandit d’ailleurs son auteur par son honnêteté intellectuelle, appelle aujourd’hui incontestablement à une réflexion sur ce revirement d’opinion et à une prise de conscience progressive et réelle des dangers qu’avait annoncés Jean-Marie Le Pen.

Certes Laurent Tapie n’est pas un dirigeant politique ou un haut fonctionnaire bénéficiant d’informations confidentielles émanant des services de renseignement et de sécurité intérieurs. On pourrait alors l’accuser d’être pessimiste, voire d’être populiste. Pour autant son sentiment d’inquiétude est partagé par des caciques de la gauche, pourtant très engagés dans le combat anti-Front. Forcés de constater l’évidence, ils ont même publiquement évoqué le malaise civilisationnel et les difficultés croissantes inhérentes à la présence d’une population arabo-musulmane en forte augmentation sur le territoire français.

Ainsi, dans un livre d’entretiens paru en 2016, « Un président ne devrait pas dire ça », François Hollande, encore président en exercice, faisait même état d’un risque de partition du territoire dans la mesure où l’ordre républicain ne parvenait plus à s’imposer sur des territoires que l’on appelle maintenant « les territoires perdus de la République. Le  gouvernement de son successeur allait même jusqu’à lancer, bien avant qu’Éric Zemmour ne fonde le parti «Reconquête», une politique dite de reconquête républicaine. Un autre exemple est enfin celui du socialiste ancien maire de Lyon, aujourd’hui disparu, Gérard Colomb. A l’occasion de son départ du ministère de l’intérieur en 2017, il reprenait cette idée de fracture civilisationnelle dans son discours de fin de mandat et tirait un signal d’alarme sur la menace d’une dislocation de la société française.

Une France fracturée : le terreau d’une recomposition politique

Dans une France surendettée et fracturée, c’est finalement ses anciens , opposants qui rendent involontairement hommage aujourd’hui à Le Pen en dénonçant bien tardivement ce que lui-même avait dénoncé bien avant tout le monde. Si nul n’est prophète dans son pays, les analyses de celui qui fut qualifié de diable de la République trouvent cependant désormais une résonnance particulière à un moment où ses idées sont reprises à gauche comme à droite.