
Les Journées Européennes des Métiers d’Art sont une invitation à pousser la porte des ateliers, à aller à la rencontre de ces mains qui façonnent, restaurent et réinventent notre patrimoine artisanal. Dans un monde où la production de masse règne en maître, ces journées sont l’occasion de mettre en lumière le travail minutieux et passionné des artisans d’art et du savoir faire français encore bien présent dans nos cités occitanes.
C’est dans cet esprit que nous avons rencontré Jérôme Lamperière, installé depuis sept ans à Moissac, dans le Tarn-et-Garonne. Dès l’entrée, une odeur de cuir tanné flotte dans l’air, mêlée au silence feutré du travail manuel. Ici, le temps semble suspendu, au rythme du fil ciré qui glisse entre les doigts de l’artisan et du martèlement délicat des alênes sur le cuir. Rencontre avec un passionné, un homme dont le regard s’illumine dès qu’il parle de son art.
Un parcours tissé d’instinct et de passion
« J’ai toujours eu envie de travailler le cuir », raconte Jérôme Lamperière, un sourire au coin des lèvres. Son parcours est celui d’un homme guidé par son amour des matières nobles. Après avoir exploré divers horizons professionnels, il décide un jour d’écouter cette voix intérieure et passe un diplôme de sellier-harnacheur, un métier ancestral dédié à l’équipement des chevaux. Mais c’est vers la maroquinerie qu’il finit par se tourner, attiré par la finesse et la liberté créative qu’elle offre.
Pour affiner son geste, il part en apprentissage auprès d’une artisane ayant travaillé pour les plus grandes maisons de luxe. Là, il découvre un travail de précision, où chaque couture doit être parfaite, chaque courbe équilibrée. « J’ai dû désapprendre tout ce que j’avais appris pour repartir sur des bases solides », confie-t-il, conscient que l’excellence artisanale ne souffre aucune approximation.
L’art du cuir : où chaque pièce raconte son histoire
Dans son atelier, chaque pièce raconte une histoire. Jérôme Lamperière ne se contente pas de fabriquer des sacs, il façonne des objets de vie, des compagnons de route conçus pour traverser le temps. « Je ne veux pas faire de la série, je veux créer des pièces uniques qui mêlent originalité et techniques », explique-t-il en caressant du bout des doigts une peau souple d’un bel orange.
Le cuir, matière vivante et sensuelle, l’inspire profondément. Sa texture, son grain, son odeur, sa douceur… Autant de sensations qui participent à l’alchimie entre l’artisan et sa création. « Travailler le cuir, à un côté sensuel. Il y a cette douceur sous les doigts, une odeur. » Chaque peau raconte une histoire, et c’est à l’artisan, de la sublimer.
Son travail se distingue par une audace créative, un savant mélange entre sellerie et maroquinerie. Il réalise des sacs qui portent en eux l’empreinte du geste, des cartouchières sur mesure pour les chasseurs, des étuis à couteaux conçus comme des écrins précieux, des sacoches de moto où le cuir épouse le métal dans une harmonie brute et élégante. À cela s’ajoutent des commandes plus personnelles, comme des sangles de guitare sur mesure, classiques ou excentriques, selon l’âme du musicien.



Créer pour comprendre, réparer pour apprendre
Avant même de tracer la première esquisse, Jérôme Lamperière prend le temps d’observer, d’échanger avec son client. Comprendre son mode de vie, ses habitudes, ses goûts… Tout cela participe à la création du sac idéal. « Un sac, c’est un compagnon de vie. Il doit être le reflet de la personne qui le porte. L’alchimie entre la matière, la forme et l’émotion est essentielle pour aboutir à une pièce qui ait du sens. »
Mais l’artisan ne se limite pas à la création : la réparation occupe une place essentielle dans son quotidien. « Réparer un sac, c’est en comprendre l’anatomie, découvrir des techniques auxquelles on n’aurait pas pensé », confie-t-il. C’est aussi une manière de prolonger la vie des objets, de respecter la matière et le savoir-faire de ceux qui l’ont façonnée avant lui.
Chaque journée à l’atelier est différente. Parfois, il peut se consacrer pleinement à une création, plongé dans l’exigence du sur-mesure. D’autres jours, il reçoit une ceinture fatiguée, une sacoche abîmée par le temps, un fauteuil de salon dont le cuir réclame une nouvelle jeunesse.



Un artisanat exigeant, reflet d’un monde en mutation
Loin d’être figé, le métier de sellier-maroquinier évolue. « Dans les années 80, la maroquinerie était plus brute, moins travaillée. Aujourd’hui, les clients recherchent de la finesse, du détail, un raffinement qui exige un savoir-faire », explique-t-il. Mais cette montée en gamme s’accompagne d’une attente d’immédiateté, une contradiction qui pèse sur l’artisanat d’art.
Le cuir lui-même est devenu une matière précieuse, difficile d’accès. « Autrefois, les tanneries françaises nous fournissaient des peaux magnifiques. Aujourd’hui, nombre d’entre elles ont été rachetées par des grandes maisons, et nous, petits artisans, peinons à nous approvisionner », déplore-t-il. Trouver un cuir d’exception devient un parcours semé d’embûches, et lorsqu’il y parvient, son coût le réserve souvent à une élite.

L’artisan, un passeur d’émotions
Se lancer dans un métier d’art, c’est accepter un combat quotidien, un chemin semé de doutes et de contraintes, mais aussi une source infinie de satisfaction. « Je fais du sur-mesure parce que c’est ce que j’ai en moi. » Ce choix, il le revendique pleinement, malgré les difficultés. Car créer, à ses yeux, n’a pas de prix. « Je suis épanouie et cela vaut tout l’or du monde », confie-t-il avec sincérité.
Face à la standardisation et à la production de masse, Jérôme Lamperière incarne cette résistance silencieuse, ce retour à l’objet pensé, façonné avec soin, imprégné d’une âme. Dans son atelier de Moissac, chaque couture raconte une histoire, chaque pièce est une rencontre entre la matière et l’homme, entre le geste et l’émotion. Car, au fond, n’est-ce pas cela, l’essence même de l’artisanat d’art ?
C’est précisément pour rendre hommage à ces savoir-faire et à ces artisans qui perpétuent un héritage précieux que les Journées Européennes des Métiers d’Art existent. Elles rappellent combien ces métiers, loin d’être figés dans le passé, sont vivants, évolutifs et essentiels à notre patrimoine culturel.
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